Presse

«Les poètes sont encore vivants»

chroniqué dans Ouest-France et POSITIF

Deux articles, dans le quotidien Ouest-France en mars 2017 et le mensuel de cinéma Positif en avril 2017, à l’occasion de la sortie en salles du film « Les poètes sont encore vivants ».

– Ouest-France :

– Positif :

«LES POÈTES SONT ENCORE VIVANTS» CHRONIQUÉ SUR LE SITE FROOGY’S DELIGHT

Une très belle critique du film « Les poètes sont encore vivants » sur le site culturel Froggy’s Delight :

Quand il affirme, sans point d’exclamation, avec une tranquillité désarmante, que « les poètes sont encore vivants », Xavier Gayan prend un grand risque et intrigue.

S’il s’était contenté prudemment de poser la question « les poètes sont-ils encore vivants ? », il aurait pu, sur le mode de l’enquête sociologique, mettre un plan devant l’autre pour y répondre sans parti-pris et sans implication.

Ce n’est pas ce qu’il fait dans un film dense et stimulant qui a le toupet de faire, en dix-sept poètes, un tour d’horizon qui ne prétend pas à l’exhaustivité, mais montre la richesse de la poésie française contemporaine.

Cette pauvre vieille poésie que l’on avait laissé à l’orée des années cinquante, après le triomphe de « Paroles » de Jacques Prévert, à quelques spécialistes et à quelques auteurs étudiés en maternelle ou en CP, comme Jean Tardieu ou René-Guy Cadou. Pire encore, le Prix Nobel était échu à Saint John Perse, sans tirets et sans lecteur.

Laissée moribonde, la poésie n’avait désormais plus droit dans la cité qu’à une journée héritage de Jack Lang qui affirmait gratuitement, à la suite de Jean-Patrick Capdevieille, qu’il y avait « cinquante millions de poètes »

Il y aura donc un avant et un après « Les poètes sont encore vivants » de Xavier Gayan. Désormais, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas : la France, à l’image des autres pays du monde, reste une terre féconde de poésie et de poètes.

A l’aide d’un dispositif apparemment très simple, mais nécessitant un montage savant qui ne se voit pas tant il paraît naturel, Xavier Gayan interroge chacun leur tour des écrivains qui ont choisi de rester fidèles à un genre pour le moins très confidentiel.

Dans ce catalogue qui pourrait n’être qu’une somme hétéroclite cherchant à faire croire par l’accumulation à la richesse de la poésie française, on est, au contraire, surpris par la qualité constante des auteurs, par l’intérêt de leurs propos et par la sérénité qui se dégage de l’ensemble.

On est bien loin du cliché qui voudrait que la poésie soit aux mains d’auteurs lyriques, ésotériques, voire narcissiques, qui taquineraient la lyre loin des réalités du monde, retirés dans leurs provinces.

Non. Comme le disait jadis Léo Ferré, la poésie retrouvée et vivifiée dans le film de Xavier Gayan est dans la rue. Ce n’est pas un hasard, si l’affiche du film montre l’un des dix-sept intervenants, Charles Pennequin, un porte-voix rouge à la bouche. La poésie reste une clameur qu’on peut toujours entendre.

Quand il affirme, sans point d’exclamation, avec une tranquillité désarmante, que « les poètes sont encore vivants », Xavier Gayan prend un grand risque et intrigue.

S’il s’était contenté prudemment de poser la question « les poètes sont-ils encore vivants ? », il aurait pu, sur le mode de l’enquête sociologique, mettre un plan devant l’autre pour y répondre sans parti-pris et sans implication.

Ce n’est pas ce qu’il fait dans un film dense et stimulant qui a le toupet de faire, en dix-sept poètes, un tour d’horizon qui ne prétend pas à l’exhaustivité, mais montre la richesse de la poésie française contemporaine.

Cette pauvre vieille poésie que l’on avait laissé à l’orée des années cinquante, après le triomphe de « Paroles » de Jacques Prévert, à quelques spécialistes et à quelques auteurs étudiés en maternelle ou en CP, comme Jean Tardieu ou René-Guy Cadou. Pire encore, le Prix Nobel était échu à Saint John Perse, sans tirets et sans lecteur.

Laissée moribonde, la poésie n’avait désormais plus droit dans la cité qu’à une journée héritage de Jack Lang qui affirmait gratuitement, à la suite de Jean-Patrick Capdevieille, qu’il y avait « cinquante millions de poètes »

Il y aura donc un avant et un après « Les poètes sont encore vivants » de Xavier Gayan. Désormais, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas : la France, à l’image des autres pays du monde, reste une terre féconde de poésie et de poètes.

A l’aide d’un dispositif apparemment très simple, mais nécessitant un montage savant qui ne se voit pas tant il paraît naturel, Xavier Gayan interroge chacun leur tour des écrivains qui ont choisi de rester fidèles à un genre pour le moins très confidentiel.

Dans ce catalogue qui pourrait n’être qu’une somme hétéroclite cherchant à faire croire par l’accumulation à la richesse de la poésie française, on est, au contraire, surpris par la qualité constante des auteurs, par l’intérêt de leurs propos et par la sérénité qui se dégage de l’ensemble.

On est bien loin du cliché qui voudrait que la poésie soit aux mains d’auteurs lyriques, ésotériques, voire narcissiques, qui taquineraient la lyre loin des réalités du monde, retirés dans leurs provinces.

Non. Comme le disait jadis Léo Ferré, la poésie retrouvée et vivifiée dans le film de Xavier Gayan est dans la rue. Ce n’est pas un hasard, si l’affiche du film montre l’un des dix-sept intervenants, Charles Pennequin, un porte-voix rouge à la bouche. La poésie reste une clameur qu’on peut toujours entendre.

Si Charles Pennequin est un peu le fil rouge tonitruant des « poètes sont encore vivants » de Xavier Gayan, il n’est pas le seul à porter haut et fort son art poétique. « La poésie est un exercice de vigueur » proclame Jacques Darras, ajoutant qu’elle « n’est pas un sport de fillette »

Expérience personnelle, comme le dit Marc Delouze, en ajoutant que « Mes poèmes, ce sont mes serpillères. J’écris pour nettoyer le noir en moi », la poésie est aussi un moyen pour entrée dans la culture française comme l’affirme Souleymane Diamanka, auteur d’origine peulh, qui constate que « ça aide d’avoir beaucoup de mots ».

Dans cette anthologie qui n’en est pas une, mais qui donne envie de lire tous les poètes interviewés, Xavier Gayan n’a privilégié aucune forme de poésie. On peut slamer comme déclamer, être dans l’intime ou dans la révolte, s’inventer une langue, comme Jean Portante et sa « langue-baleine », ou rester dans un très beau classicisme à l’instar d’Yvon Le Men, fortement influencé par Guillevic.

La poésie, cela peut être aussi avant tout une expérience très simple, à l’image de ce qu’exprime Lysiane Rakotoson quand elle parle qu’il s’agit « d’écouter l’eau ».

Evidemment, on aurait aimé que « Les poètes sont encore vivants » de Xavier Gayan dure plus de 70 minutes, preuve que le sujet est traité sans lourdeur. Il faut ajouter que le film est formellement impeccable, au point de pouvoir saisir chaque poète dans la banalité attendue d’une bibliothèque, dans un paysage urbain, devant un mur ou au passage d’un bateau-mouche.

Voyage initiatique vers un art que l’on croyait à jamais perdu, « les poètes sont encore vivants » de Xavier Gayan est en soi une sorte de poème que l’on quitte avec un sentiment de plénitude. Plus qu’un documentaire, cet essai filmé est habité par son sujet. »

Philippe Person

«Les poètes sont encore vivants» chroniqué sur le BLOG CYCLO-LECTEUR

Une chronique du film « Les poètes sont encore vivants » sur le blog Cyclo-lecteur en mars 2017 :

On a beau dire, nos rêves ont vite fait de s’effacer sans qu’on s’en aperçoive, un beau jour on s’éveille en se disant que c’en est fait d’eux, donc de nous, et il ne nous reste dans le meilleur des cas que nos yeux pour pleurer.
(Mathieu Riboulet, Avec Bastien, Verdier, 2010)
Le cinéma est une source de connaissance infinie, dès qu’on a affaire à des artistes. Ce peut être le cas des films de fiction (car on sait bien que la fiction nous en apprend beaucoup sur les autres et sur nous-mêmes) aussi bien que des documentaires.
Le film de Xavier Gayan, Les poètes sont encore vivants, sort la semaine prochaine, probablement dans très peu de salles. Raison de plus pour que j’en parle, ayant eu en avant-première le dvd du film. En plus, il parle de poésie, donc une rareté dans le panorama culturel actuel, même en période de « printemps des poètes« . Le réalisateur donne la parole à quatorze poètes actuels (eh oui, les poètes ne sont pas tous « morts ») : par ordre alphabétique, Benny Aguey-Zinsou, Maram Al Masri, Édith Azam, Stéphane Bataillon, Paul de Brancion, Emmanuel Comtet, Jacques Darras, Marc Delouze, Souleyman Diamanka, Mireille Fragier Caruso, Yvon Le Men, Charles Pennequin, Jean Portante, Lysianne Rakotoson. Tous nous indiquent leur parcours, leurs sources d’inspiration, leurs pratiques de la langue et de la poésie. Car bien que très minoritaire aujourd’hui (il se publie pourtant plusieurs milliers de livres de poésie chaque année en France, mais leur tirage ne dépasse que rarement 500 exemplaires), la poésie est plus vivace que jamais : elle se slame, elle se clame, elle se profère, elle se dit, elle se chante. On trouvera donc ici des témoignages de quelques poètes sur la naissance et la pratique de leur art : qu’est-ce que la poésie ? Quel est son rôle ? Comment l’écriture naît-elle, à travers de quelles influences ? 
Il est certain que la poésie a quelque chose d’unique par rapport aux autres arts, aussi bien que par rapport au reste de la littérature. Le film nous fait voyager à travers les mots, les langues et les lieux (la ville ou la nature). Oui, les poètes transfigurent la langue, la libèrent de son sens univoque. Et tant pis si la poésie ne se vend pas, si aucun des auteurs du film n’est connu, hors d’un public restreint ; pourtant voir Charles Pennequin exploser ses mots dans la rue, Jacques Darras tenter de définir plus intellectuellement ce qu’est la poésie (mais il y a presque autant de définitions que de poètes), ou le jeune Benny Aguey-Zinsou relater son approche de cet art, entre autres témoignages, permet à la fois de comprendre les raisons de l’indifférence du grand public (les passants semblent peu prêter attention à Pennequin) et le retour de certains jeunes vers une invention langagière en lien avec la musique, afin de réveiller ce qui sommeille en nous. Ainsi, Beguy Aguey-Zinsou slame avec bonheur. Mon grand regret : une présence trop rare de la poésie féminine (quatre femmes contre dix hommes), qui est souvent plus en prise avec la réalité concrète ou sensitive. J’apprécie d’autant plus le rayonnement de Lysiane Rakotoson qui parle de la poésie comme d’un « éclat de beauté ». Puis-je dire que, dans la morosité ambiante, on a plus que jamais besoin de cet éclat de beauté ? Et que le film nous y invite joliment ?

 

« Rencontres en Guyane »: une vérité sans filet

PJINVESTIGATIONS – 19 juillet 2015 – Par Silien Larios

À écouter les critiques, il sortirait plusieurs chefs d’œuvre par semaine, disait Maurice Pialat. La quantité des toiles du mercredi vite oubliées, donnent raison aux propos de l’immense cinéaste, qui n’avait pas pour habitude de mâcher ses mots. Les grands films restés en périphérie, apportent selon moi une confirmation mordante à l’ironie du réalisateur, tempêtant contre un cinéma français qu’il jugeait au bord de l’engourdissement fatal.Rencontres en Guyane, réalisé en 2008 est à découvrir. A l’heure d’Adopi, le film de Xavier Gayan se trouve visible en streaming. En attendant une diffusion en salle de cinéma. Uniquement sur internet la caméra picaresque du cinéaste se promène au hasard de rencontres. Le gré des pérégrinations conduit de fous rires non coupés, jusqu’au danger de montrer toute réalité pas belle à entendre. Le tout ponctué par des mouvements d’appareils virevoltants quand arrivent les fêtes guyanaises…Beaucoup de créateurs, ne veulent plus tenter le diable. Par peur, les écueils du politiquement incorrect coupant les couilles sont rarement franchis… Ils évitent le danger d’affronter toutes vérités pas belles à voir. Ici la vérité se rencontre sans filet. Les discussions seules, à plusieurs, se font naturellement. Le plus naturellement du monde… La caméra est oubliée. Elle est derrière, comme une invitée surprise, parfois au plus près des visages.Sans tabou, loin des clichés se trouvent évoqués : le post colonialisme, la violence des relations inter communautaires, les petites misères, grandes joies de la vie quotidienne du couple… La force du film vient de là. Tous les points de vue sont filmés avec spontanéité, de l’émotif capté sur pellicule. Un regard lumineux passe du joyeux à l’humide au détour d’une même phrase. Le cinéma se rencontre comme la première fois. Toutes les générations s’expriment, ça passe du poétique à l’effroyable…

Des rencontres en Guyane, je n’en dirai pas plus. Le film de Xavier Gayan va bien au-delà… Il y a aussi des plans d’endroits filmés non comme des cartes postales, mais comme des lieux de vie. Véritable leitmotiv conducteur du film, le carnaval. La dernière séquence est hallucinante de beauté. La conclusion un hommage direct aux Damnés de Luchino Visconti.

Silien Larios

Le trop simple désir de guerre

LIBÉRATION

Ceux qui n’arrivent pas à s’intégrer dans ce cirque économique que l’on présente souvent comme une «guerre» vont chercher des réponses moins complexes. Et la réponse la plus simple, c’est celle du bouc-émissaire, et encore plus simple la guerre nue.

On sent flotter dans l’air un désir d’en découdre. Ce n’est pas encore très prononcé, mais cela vient. Les jeunes Occidentaux qui vont – sans même connaître véritablement le Coran – faire leur « djihad » en Syrie ou en Irak ne sont peut-être qu’une avant-garde. Les meilleurs observateurs ont vite remarqué que leur engagement n’était guère religieux, encore moins «ethnique», pas même anti-américain… Non, c’est bien souvent par pur désir d’action et d’enrôlement. Par volonté de trouver une occupation et un destin qui les dépassent.

Cela me fait penser à un passage du documentaire de Xavier Gayan «Place de la République, 30 ans plus tard», où le réalisateur reproduisait le dispositif de Louis Malle en 1972. Sur cette place parisienne, on pouvait entendre un jeune homme de 18 ans avouer sans fard : «j’aimerais quelque chose qui égaie ma vie, faire plus de choses, aller à la guerre par exemple, pour voir ce que cela donnerait (…) j’ai l’impression que l’homme, au fond de lui, il a besoin de violence (…) Il y aura toujours la guerre vu que les gens, ils sont tous différents, ils auront toujours des sujets où ils seront pas d’accord». Ce jeune, comme aujourd’hui ces djihadistes plus ou moins improvisés, veut vivre quelque chose qui rende la vie moins «monotone».

Car tout le monde n’est pas capable de suivre le rythme effréné des affaires du monde, tout le monde n’est pas capable de devenir ces «Turbo-Bécassine» et ces «Cyber-Gidéon» accrocs à leurs écrans, dont parlait (il y a presque vingt ans!) le philosophe Gilles Châtelet dans son maître-livre Vivre et penser comme des porcs. Alors, oui, ceux qui sont laissés sur le côté, qui n’arrivent pas à s’intégrer dans ce cirque économique que l’on présente souvent comme une «guerre», ceux-là vont chercher des réponses moins complexes. Et la réponse la plus simple, c’est celle du bouc-émissaire, et encore plus simple la guerre nue.

Depuis quelque temps, avec les «opérations» menées par nos armées en Afrique ou ailleurs, et avec la médiatisation à outrance de Daesh et de ses exécutions, l’hystérie guerrière a pris de l’ampleur. On avait déjà entendu, un peu éberlué, François Hollande déclarer en février 2013 après une intervention militaire qu’il vivait là, à Bamako, «la journée la plus importante de [sa] vie politique». On aura ces dernières semaines entendu de sérieux commentateurs dire au Journal télévisé : «nous sommes en guerre… nous sommes en guerre avec le terrorisme». On aura lu les manchettes de quelques journaux et magazines plus ou moins sérieux titrer sur «la guerre mondiale», comme si elle était déjà là ou presque. Ce mot de guerre qui revient donc comme un refrain dans les bouches et les oreilles prépare donc les esprits à quelque chose que l’on pressent, que l’on croit inéluctable. Après le mot, la chose ?

La montée du Front national est à replacer dans ce contexte. Loin de toute «normalisation», ce parti offre au contraire à un large public un ersatz de guerre où l’ennemi montré du doigt n’est tué que symboliquement. Du moins jusqu’à présent.

Car, rappelons-le, le désir de guerre précède toujours la guerre. En 1914, dont on a beaucoup parlé – et c’est un symptôme –, Français et Allemands étaient prêts à en découdre, même si très vite nombre d’entre eux allaient déchanter. En 1939, les Français ne voulaient pas la guerre, mais Hitler et les nazis la voulaient pour eux. Aujourd’hui, il n’est pas certain que les ersatz suffisent.

Nous sommes toujours des animaux archaïques, et les vernis des civilisations sont toujours fragiles. Nous ne mettons pas longtemps, pour peu que l’environnement nous y autorise, à faire parler nos instincts. Comme le disait Freud dans son (brillant) texte Considérations actuelles sur la guerre et la mort, publié en 1915, l’interdiction du meurtre n’est jamais certaine : «Un interdit si puissant ne peut se dresser que contre une impulsion d’égale puissance. Ce qu’aucune âme humaine ne désire, on n’a pas besoin de l’interdire, cela s’exclut de soi-même.» Et plus loin : «C’est ainsi qu’à en juger par nos désirs et souhaits inconscients, nous sommes nous-mêmes comme les hommes des origines une bande d’assassin ». Mais ces souhaits inconscients peuvent se libérer à la faveur de circonstances presque fortuites. Rien ne le montre mieux que le spectacle de l’Ukraine, à 3 heures d’avion de la France. Là-bas vivaient en assez bonne intelligence des citoyens de langues différentes. Il a suffi d’abord d’une victoire d’un camp sur l’autre, puis de maladresses politiques des vainqueurs, et enfin du jeu trouble de Vladimir Poutine, pour que certains – dans les deux camps – deviennent enragés, comme une «bande d’assassins» ou presque.

Il est à craindre que notre désir inconscient de guerre ne puisse s’assouvir avec des guerres de substitution, ni même avec la douloureuse aventure politique du Front national.

Philippe Thureau-Dangin

Philippe Thureau-Dangin Chercheur associé à l’IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques)

Publié dans libération du 21 octobre 2005

Par Samuel Douhaire
Extrait
Il suffit de revoir Place de la République et sa «suite», tournée par Xavier Gayan trente ans plus tard selon le même dispositif ­ demander aux passants parisiens, caméra bien visible en main, comment ils vont ­, pour s’en convaincre. Les deux films soulignent mieux qu’une étude sociologique l’évolution des moeurs, le développement de l’insécurité sociale, la perte des repères mais aussi la modification du rapport des individus à la caméra, devenue un psy de substitution. Du cinéma-vérité authentique.

Quoi de neuf à la République ?

LIBÉRATION NEXT – 9 juin 2004 – Par Benjamin Cohen

Xavier Gayan refait «Place de la République», «docu-micro-trottoir» de 1972 signé Malle.

Le dispositif ressemble à celui d’une équipe télé en reportage. Un micro camouflé s’échappe de la serviette en cuir de Xavier Gayan. L’interviewer arrête les badauds, place de la République à Paris. Derrière lui, deux caméras et un micro-perche. A la sortie du métro, les gens s’arrêtent, interrogent l’équipe. Le jeune réalisateur s’empresse de répondre : «Nous tournons un film. Vous parlez de ce que vous voulez…» Le concept original date de 1972. A l’époque, l’homme à la «serviette-micro», c’était Louis Malle. Le cinéaste avait expérimenté une forme de documentaire qu’il aimait appeler «cinéma direct». Son Place de la République n’avait ni scénario ni acteurs, fait seulement de «rencontres». Et les passants s’étaient prêtés au jeu.

Vue imprenable. Jamais la question «Comment allez-vous ?» n’avait appris tant de choses sur le quotidien du petit vieux sur son banc ou sur les déboires de la jolie blonde pressée. Par ce procédé, Malle avait réalisé une carte postale spontanée de l’humeur et des préoccupations du Paris populaire. Xavier Gayan, cinéaste d’aujourd’hui, a repris la photo trente ans plus tard. Même place, même moment dans l’année, même méthode. Juxtaposés dans le cadre du festival Onze bouge, les deux films livrent une vue imprenable sur l’évolution des moeurs parisiennes.

Deux semaines durant, l’équipe de Gayan a fait immersion parmi la foule qui sillonne la place oblongue. La facilité avec laquelle les passants se livrent est parfois irrésistible, parfois touchante, souvent déconcertante. Il y a les extravagants, comme cet ado aux allures de zonard, casquette vissée sur le côté, qui interrompt sa distribution de tracts prônant les préceptes du «Jésus vous aime» pour raconter sa révélation.

Il y a aussi ceux qu’on a envie de croire, comme cet homme qui revendique sa générosité envers les pauvres dans un monde si inéquitable. Jusqu’à ce qu’une gitane vienne mendier sous son nez sans qu’il daigne la regarder. Et puis il y a la bourgeoise, chignon tiré et tailleur blanc, qui se plaint pêle-mêle de «la faune du quartier», du «mélange des populations», de «vivre dans l’insécurité». Seules deux choses la rassurent : la fermeture du magasin Tati et Sarkozy. «C’est un film sur l’insécurité ?» «Non, sur ce que les gens ont envie de dire…», s’entend-elle répondre.

Entre deux brèves de trottoir, certains témoignages serrent la gorge. Comme cette infirmière qui clôt le documentaire, «parce qu’on ne pouvait rien mettre après elle», confie l’auteur. Elle, c’est un petit bout de femme, tout sourires bien qu’elle ne croie plus en rien. Ni en l’amour, depuis que son mari lui a avoué, la semaine précédente, ne l’avoir jamais aimée. Ni en Dieu, qui l’a trop souvent déçue. Subitement, son visage se décompose, son regard se brouille, ses yeux gonflent… Elle parle de ses enfants, seule satisfaction d’une vie à laquelle elle a tenté de mettre fin, quatorze jours auparavant. La confidence sonne comme un aveu qui soulage. Son mascara coule. Elle s’en va en posant un baiser maternel sur la joue du réalisateur ému : «Au revoir, mon enfant…»

«Des psys». «Louis Malle, explique Gayan, avait parlé de l’intensité des témoignages qu’on pouvait recueillir en allant simplement vers les gens. En leur posant des questions sur la vie, sur leur vision du bonheur. Je crois que les rencontres que nous avons faites sont plus troublantes encore que dans le film de 1972. Nous sommes devenus les psys de la République. Les gens ont vraiment envie de parler…» On observe dans les deux films un rapport différent à la caméra, objet de curiosité il y a trente ans. Désormais, les passants sont habitués à ces micros-trottoirs. Certains sont même attirés par l’objectif et se mettent en scène. La démocratisation de la psychanalyse n’est sûrement pas étrangère à l’attitude des personnages de 2002, ni le développement des reality shows télévisuels. Mais l’évolution majeure reste un constat sociologique : le sentiment d’insécurité et la perte des repères sont vraiment apparus entre les deux époques.

Libres. «Les documentaires tentent souvent d’organiser une réalité prédéfinie, avance Gayan. Tout ce qui s’éloigne du discours attendu est écarté au montage. J’ai une démarche plus libre, plus curieuse, où les films se font dans l’instant. Ça invite le spectateur à une réflexion sur la complexité des individus, sans lui proposer un point de vue, ni une vérité.» Une liberté qu’on trouve déjà dans le film de Malle. Couleurs criardes, look 70, voix nasillardes, découvrir Place de la République de 1972, tourné en Super-8, après le remake enregistré en vidéo numérique, offre un voyage nostalgique entre deux paroles libres.

Benjamin COHEN